IA et enseignement supérieur : ce que j’ai retenu du Salon de l’expérience étudiante
Paris, 25 mars 2026.
Une salle, cinq experts, et une conviction partagée qui claque comme un avertissement : l’IA peut diminuer vos étudiants si vous ne faites rien. Mais il y a aussi un potentiel considérable à prendre à bars le corps. Le chantier est immense.
Dette cognitive, illusion de maîtrise, biais algorithmiques, injonctions contradictoires des entreprises, données pédagogiques mal structurées… Les sujets qui fâchent ont été mis sur la table sans détour. Mais aussi les réponses concrètes : des prototypes en cours de test, des outils déployés, des stratégies pédagogiques qui se réinventent.
Ce qui m’a frappé ? Personne n’était là pour vendre du rêve. Les intervenants (Directeurs de campus, responsables du numérique, chercheurs, directeurs généraux ) ont parlé d’expériences réelles, d’essais, parfois d’échecs assumés. Et tous sont arrivés à la même conclusion : le sujet n’est pas technologique. Il est pédagogique, humain, stratégique.
Pour vous, directrices/teurs d’écoles supérieures et de CFA, la question n’est plus « faut-il intégrer l’IA ?» Elle est : « à quelle vitesse et comment votre établissement se transforme-t-il ?».
Voici la restitution complète de cette conférence.
Salon de l'expérience étudiante – Paris, 25 mars 2026
Intelligence artificielle : comment capitaliser sur l'IA pour optimiser l'accompagnement des étudiants
Amandine Duffoux, Directrice de campus et chercheuse en IA – Arts et Métiers Angers-Laval
Lucie Jacquet-Malo, Coordinatrice du programme IA – IMT Business School
Alain Goudey, Directeur général adjoint en charge du numérique – Neoma Business School
Didier Schwab, Professeur – Université Grenoble Alpes
François Stephan, Directeur général de l'ECE, école d'ingénieurs – groupe OMNES
1. L'IA au service du parcours étudiant : des usages concrets, de l'admission aux alumni
François Stephan de l'ECE (groupe OMNES) ouvre la discussion : « L'IA aide les candidats pour le parcours d'admission ; par exemple, elle les aide pour la rédaction de CV, notamment pour ceux qui ont choisi l'alternance. »
Une fois dans l'entreprise, l'alternant peut être un peu perdu et l'INSEEC (groupe OMNES également) a développé une IA compagnon pour les aider. C'est un prototype qui s'appelle NAÉ, une sorte de compagnon permettant de répondre à des questions sur son intégration dans l'entreprise, par exemple : « Il y a une DRH, à quel moment puis-je la contacter, pour quelles questions ? »
François Stephan précise que l'IA est également intégrée aux cours : par exemple, les élèves de l'ECE apprennent à utiliser Claude Code au quotidien dans leur travail. À ce sujet, Lucie Jacquet-Malo précisera qu'un outil pouvant aider le prof à régler son rôle et son usage de l'IA est peut-être la taxonomie de Bloom, qui permet d'adapter la stratégie cognitive.
Il va encore plus loin en posant la question : Comment mettre l'IA au cœur de l'école ? La réponse : la mettre dans la classe. L'ECE teste ainsi un objet qui écoute ce qui se passe en classe, les interventions de l'enseignant, les échanges avec les étudiants, pour aider l'enseignant dans sa pédagogie. C'est un prototype qui s'appelle Milo. Cette intrusion de l'IA dans la classe, cette écoute permanente, génère évidemment des freins et peut poser question.
François Stephan conclut cette séquence : « Sur toute la chaîne, de l'admission en passant par les cours et l'aide à la pédagogie, il faut ensuite aller vers les Alumni. La question que l'on se pose, c'est : l'IA peut-elle nous aider à la transition du jeune diplômé vers l'Alumni ? C'est la prochaine étape sur laquelle l'ECE va travailler. »
2. Accès à l'IA et équité : éviter les biais, garantir l'égalité
En réponse à une question de la salle (« Quelles IA sont mises en place pour un vrai accompagnement des étudiants au quotidien ? »), Didier Schwab répond précisément qu'il n'y a aucune véritable limite technique ; la limite, c'est la collecte des données : avons-nous envie, devons-nous tout savoir sur les étudiants, sur leur intimité à travers ces outils-là ?
L'IMT Alès teste IMTrex, un outil anonyme servant de défouloir, où l'on peut exprimer des choses futiles comme « la cantine était dégueu ce midi », jusqu'à des problématiques plus sérieuses comme le harcèlement. Mais attention à la dépendance psychologique, et également à la collecte et à l'usage des données.
Lucie Jacquet-Malo souligne que le premier usage de l'IA par les étudiants, c'est l'accès à l'information, avec tout ce que cela comporte comme biais, un biais qui provient bien sûr des algorithmes, qui enferment. Pour elle, il est important, et c'est le rôle pédagogique d'une école, d'ouvrir les horizons et de donner un accès non biaisé à l'information, aux bonnes informations. C'est ce que fait l'IMT en mettant en place des agents maison.
Mais pour elle, l'accès aux outils d'IA doit être possible pour tout le monde, sans biais de revenus. C'est pourquoi l'IMT met à disposition de ses étudiants ChatGPT et Gemini en version pro sur leur portail Omnia Campus, gratuitement pour les étudiants. L'enjeu, encore une fois, est de sécuriser et fiabiliser l'accès aux bonnes informations.
Elle termine en soulignant que les jeunes sont dans une culture de l'oral : ils utilisent les chatbots vocaux, pas l'écrit. Il faut donc, là aussi, s'adapter.
3. Les risques : dette cognitive, illusion de maîtrise, enjeux RSE
Amandine Duffoux souligne les enjeux RSE derrière l'IA : sociaux d'abord (avec le biais de l'algorithme), environnementaux ensuite (avec les impacts carbone). Pour elle, le rôle du pédagogue est d'aider les étudiants à faire la part des choses : entre les situations où l'IA est vraiment utile et celles où il n'est pas nécessaire de « sortir le bazooka pour tuer une mouche ». On doit leur montrer à la fois les impacts environnementaux de l'utilisation de l'IA et les alternatives, les solutions moins énergivores et tout aussi efficaces.
Alain Goudey souligne ce qu'il considère être un risque majeur : ce qu'il appelle « l'illusion de la maîtrise ». Sur simple commande, l'IA réalise des choses ; on a l'impression de maîtriser le sujet. Il faut faire très attention à cela. Il précise qu'à Neoma, le règlement d'usage de l'IA est le même pour les étudiants que pour le personnel.
Amandine Duffoux alerte sur la dette cognitive provoquée par l'IA : si l'étudiant maîtrise moins ses connaissances, il va se sentir en fragilité lors d'un entretien face à un employeur, être stressé, se sentir en handicap. Oui, il faut les augmenter, et non pas diminuer les étudiants.
Lucie Jacquet-Malo fournit quelques ressources sur le sujet : une étude de Syntec Ingénierie sur l'ingénieur augmenté, et la désormais fameuse étude du MIT de septembre 2025 sur la réduction des capacités cognitives à court terme. Elle souligne qu'avant de penser à l'IA, il est indispensable de structurer les données pédagogiques, citant « le cimetière à PDF » qu'est devenu Moodle (rires dans la salle).
Tous les intervenants sont unanimes : nous devons être vigilants mais rester optimistes, car l'IA ouvre beaucoup d'opportunités.
4. Le rôle des écoles : se transformer pour augmenter, pas diminuer
Alain Goudey pose la question du rôle des écoles et des universités par rapport à l'IA et à la formation des jeunes. L'enjeu est non pas d'appauvrir le savoir ou de diminuer la connaissance, mais de transformer savoir, connaissance et compétence avec l'IA. L'école doit donc elle aussi se transformer pour cela. Pour lui, « tout doit être réinventé. »
Tous les intervenants sont unanimes sur les compétences à développer en priorité : capacité d'écoute · réflexivité · créativité · réflexion sur le monde.
Remettre la lecture au centre de l'apprentissage est un moyen puissant. Neoma a remis la littérature au programme : « Il faut lire des livres pour forger l'esprit face à l'IA. » On peut ainsi challenger les étudiants et leur demander : « Ulysse était-il un bon leader ? »
François Stephan précise que, maintenant que les ingénieurs apprennent à utiliser Claude Code, ils doivent maintenir un niveau de connaissance du code, mais la compétence humaine, relationnelle, devient première. Il faut devenir plus humain face à l'IA, savoir tirer parti d'une relation entre humains, d'un échange, et avoir une réflexion riche sur le monde.
Alain Goudey ajoute que pour opérer cette transformation, il faut revoir l'organisation entière autour de ce qui crée de la valeur pour les étudiants, pour leur formation, pour leur avenir. Pour lui, « tout doit être réinventé. »
5. La relation école-entreprise : naviguer dans les injonctions contradictoires
Citant les trois acteurs que sont les jeunes, l'école et l'entreprise, Lucie Jacquet-Malo précise : « L'amont (les jeunes) change, l'aval (les entreprises) change, nous devons changer, nous, écoles, aussi. » Elles ne changent pas toutes au même rythme.
Il a été souligné qu'il n'est pas rare que les étudiants soient pris dans des injonctions contradictoires face à des entreprises aux approches différentes : certaines vont prôner l'IA, par exemple, elles diront, pour des missions d'audit, « vous maîtrisez bien l'IA ? », et d'autres n'en veulent pas du tout. Il faut donc aider les étudiants à savoir faire avec et sans l'IA.
François Stephan continue sur l'idée du tandem que doit constituer l'école avec les entreprises. Il reprend l'image du surfeur : comme le surfeur colle à la vague, il faut coller au terrain pour comprendre les besoins et les changements en jeu dans les entreprises. La relation avec les entreprises doit être beaucoup plus resserrée, car elle est fondamentale pour les enjeux auxquels nous faisons face.
Alain Goudey ajoute qu'il faut accompagner les entreprises et les aider à développer une vision de ce que peut être l'IA chez elles, et travailler de concert.